
Le raku : cuire, saisir, enfumer
Sortir une pièce du four à mille degrés et la jeter dans la sciure. Comment une technique de cérémonie du thé japonaise est devenue, en Occident, un art du hasard maîtrisé.

Il y a un moment, dans une cuisson raku, où plus rien n'est réversible. La pièce est dehors, rouge, tenue au bout d'une pince. Elle refroidit à vue d'œil. Il faut la poser dans le bac, refermer, et attendre.
Ce qui en sortira, on ne le saura que dix minutes plus tard.

D'où ça vient
Le raku naît au Japon au XVIe siècle, à Kyoto. Un tuilier nommé Chōjirō fabrique des bols à thé pour le maître de thé Sen no Rikyū, qui cherche des objets à l'opposé de la porcelaine chinoise raffinée alors en vogue : épais, irréguliers, modelés à la main plutôt que tournés, sombres. Des bols qu'on tient, pas qu'on regarde.
Le shogun Hideyoshi offre à la famille un sceau portant le caractère raku — « plaisir », « aisance ». La lignée existe toujours ; elle en est à sa quinzième génération.
Il faut être clair sur un point, parce qu'on lit souvent le contraire : ce qu'on appelle « raku » en Occident n'est pas le raku japonais. Le raku traditionnel de Kyoto ne comporte pas d'enfumage. La technique occidentale — sortir la pièce brûlante et la réduire dans un combustible — est une invention du XXe siècle, popularisée par le potier américain Paul Soldner dans les années 1960, après que Bernard Leach eut fait connaître le raku en Europe.
Les deux traditions partagent un nom et un geste — sortir la pièce du four à chaud. Tout le reste diverge.
Le déroulé d'une cuisson
Une cuisson raku occidentale se joue en quelques heures, dehors, généralement à plusieurs.
- Le biscuit. La pièce est d'abord cuite normalement, vers 900-1000°C, pour la durcir. Elle reste poreuse.
- L'émail. On applique un émail spécifique, formulé pour fondre bas et pour craqueler en refroidissant. Certaines zones sont laissées nues volontairement.
- La montée. Four à gaz, souvent une simple structure mobile. On monte à environ 950-1000°C en une heure environ. On regarde par le regard du four : l'émail doit être brillant, « mouillé ».
- La sortie. Le four est ouvert à chaud. La pièce est saisie à la pince et transportée, incandescente, jusqu'au bac.
- L'enfumage. Elle est déposée sur un lit de sciure, de copeaux, de papier ou de paille, qui s'enflamme instantanément. On referme le bac.
- La réduction. Privé d'air, le combustible consomme l'oxygène disponible — y compris celui contenu dans les oxydes de l'émail. C'est là que tout se joue.
- Le nettoyage. On sort la pièce, on la trempe, on brosse la suie. Le motif apparaît.
Cette vidéo de la céramiste Sophie Laurent-Cardon montre l'enchaînement complet :
Pourquoi ça craquèle, et pourquoi c'est noir
Deux phénomènes distincts, qu'on confond souvent.
La craquelure est un accident thermique organisé. L'émail et la terre ne se dilatent pas au même rythme. En passant brutalement de 1000°C à l'air libre, l'émail se contracte plus vite que le support et se fend. On entend le craquement : c'est un son de verre qui tinte, très fin, qui dure une bonne minute après la sortie du four.
Le noir vient de l'enfumage. Le carbone dégagé par la combustion s'infiltre dans chaque fissure et s'y fixe. Sur les parties non émaillées, il pénètre directement dans la terre poreuse et la noircit à cœur.
D'où l'aspect caractéristique : un réseau de lignes sombres sur fond clair, et des zones franchement noires là où la terre était nue. Ce n'est pas peint. C'est déposé.
La réduction ajoute la couleur. Privés d'oxygène, les oxydes métalliques de l'émail — cuivre, notamment — se réduisent en métal. C'est ce qui donne les irisations cuivrées, les verts métalliques, les rouges profonds qu'aucune cuisson classique ne produit.
Ce qui rate
Beaucoup, et c'est constitutif.
Le choc thermique casse. Une pièce trop épaisse, trop fermée, mal séchée éclate à la sortie. Sur une fournée, en perdre une partie n'a rien d'anormal.
L'enfumage est incontrôlable dans le détail. Deux pièces identiques posées côte à côte dans le même bac ne sortiront pas pareilles. Le céramiste choisit l'émail, la température, le combustible, la durée. Il ne choisit pas le dessin.
C'est précisément l'intérêt de la technique, et c'est ce qui la rend difficile à vendre en série : il n'y a pas de reproduction possible.
Trois choses à savoir avant d'acheter une pièce raku
- Ça ne va pas au contact alimentaire. Le tesson reste poreux et les craquelures retiennent les résidus. Un bol raku est un objet, pas une vaisselle.
- Ni au lave-vaisselle, ni au four, ni au gel. On dépoussière au chiffon sec, on lave à l'eau tiède sans détergent si nécessaire.
- Le motif est unique et ne se commande pas. Un artisan qui vous promet exactement le rendu de la photo vous promet ce qu'il ne maîtrise pas.
Voir une cuisson
Le raku se comprend en dix minutes sur place et jamais complètement en lisant. C'est bruyant, ça sent la fumée, il fait très chaud, et le moment où le bac se referme fait taire tout le monde.
Beaucoup de céramistes organisent des cuissons ouvertes au public, souvent au printemps et à l'automne. Cherchez un atelier près de chez vous et demandez — c'est généralement la question qui fait le plus plaisir.
Les photographies de cuisson sont de Martine Cassar, atelier À Fleur de Terre, publiées avec son accord.
Camille
Créatrice de luminaires, elle photographie les ateliers de Dédale.
On en parle dans cet article


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